« Les femmes devraient faire des rôtis » : témoignage d'une journaliste sportive au Pakistan

Fazeela Saba, journaliste sportive au Pakistan
13 février 2018
Journée Mondiale de la Radio 2018 - Au Pakistan, Fazeela Saba est une voix connue à la radio et un visage familier à la télévision. Journaliste sportive, elle témoigne de ses expériences, en tant que femme, dans un secteur dominé par les hommes.

Fazeela Saba, quelle est la consommation de sports à la radio au Pakistan ?

Malheureusement, elle est faible comparée à d’autres pays, comme ce que j’ai entendu en l’Angleterre et en Inde par exemple. En comparaison, le Pakistan a très peu de chaînes radio qui travaillent sur le sport et le public d’auditeurs est aussi peu important. Nous n’avons pas de programmes et nous n’encourageons pas les commentateurs sportifs à lancer leurs propre programmes, nous n’avons pas d’horaires spécifiques pour ces sujets. Je suis extrémement chanceuse d’avoir eu cette opportunité avec Suno FM, je peux animer un petit programme qui est aussi un hebdomadaire sportif. Nous avons très peu de diffusions de sujets sportifs à la radio au Pakistan, je pense que nous devrions plus encourager cela. Le public veut en apprendre à ce sujet, les gens veulent  en entendre parler, donc je suis déçue de ce manque.

Étant donné que vous dîtes qu’il y a peu de couverture des évènements sportifs en général, que diriez vous de la couverture des sports féminins ?

Dans les 7 dernières années, un seul sport a été diffusé, c’est le cricket féminin, et cela non plus n’a pas duré longtemps. Il y a un tournoi que nous avons diffusé, c’est un tournoi de dix jours. Nous ne diffusons pas le hockey ni le tennis, nous n’avons pas le football , le basket-ball et autres tournois. Les femmes sont pourtant là dans d’autres sports, mais en terme de diffusion, c’est très décevant.

Même les joueuses de cricket au Pakistan se plaignent de cela, « Les gens ne nous connaissent pas, ils ne nous reconnaissent pas ». Et si on rencontre un joueur de cricket, tout le monde dit « Oh bonjour ! »  et « C’est une superstar ». Par exemple, il y a une joueuse qui a participé cent fois au One Day Internationals (ODI), mais les gens ne la reconnaissent pas parce qu’il n’y a eu aucune diffusion de sport féminin. Donc tout cela est très décevant et décourageant.

Laissez moi vous dire une chose, nos joueuses de cricket n’ont pas autant de médailles et de récompenses que des femmes dans d’autres sports au Pakistan. Nous avons une médaillée d'or des South Asian Games, nous avons une femme qui est allée sur le Mont Everest, nous avons des championnes de tennis, nous avons une nageuse appelée Kiran Khan, nous avons beaucoup de femmes qui sont dans d’autres sports mais ne sont jamais diffusées, et c’est pourquoi personne ne les reconnait. C’est surprenant pour moi et et décevant pour ces femmes, je vous assure.

Pourquoi y a-t il, ou plutôt n’y a t-il pas de couverture média pour les sports féminins ?

Faisant partie de la chaîne de diffusion nationale, j’ai pu discuter une fois avec le PDG à propos de cette problématique, pourquoi nous n’encourageons pas les femmes athlètes, pourquoi ne diffusons nous pas leurs performances ?

Si vous comparez cela aux matchs féminins, que ce soit à l’international ou au niveau local, il y a une énorme différence en termes de revenus.

Nous sommes ici pour générer de l’argent, nous ne pouvons pas dépenser pour quelque chose qui ne nous garantit pas de gain en échange. Donc vous voyez, il y a beaucoup de questions pour les diffuseurs.

Pour en revenir à vous en tant que journaliste sportive, quelle est votre expérience ?

Initialement, quand j’ai commencé, mes collègues hommes me décourageaient en disant «  C’est une femme, qu’est ce qu’elle a à voir avec le sport ? »  je ne les prenais pas au sérieux. Mais j’ai commencé, j’ai fait plus de recherches, j’ai étudié les sports que j'ai présenté dans plusieurs domaines avec beaucoup d’hommes. À ce moment, certains d’entre eux m’ont apprécié honnêtement. Certains m’ont dit «  Tu es une inspiration pour les femmes dans le secteur sportif et tu es un modèle pour les autres femmes ».

Mais, je reçois aussi des critiques. Is disent « Les filles doivent s’occuper de leur maison ou les filles font des rôtis au Pakistan. Que font des filles à la télévision sportive ? Donc voilà une chose. Ensuite, il y a aussi une autre une critique: « Elle est là parce qu’elle a un joli visage, elle est belle c’est pour ça qu’elle est là. Qu’est ce qu’elle connaît du sport ? »

Donc peu importe si vous parlez, peu importe si vous analysez, peu importe si vous connaissez la réalité et les faits dans votre programme, on vous critiquera quand même car vous êtes une femme. Ce que je reçois comme appréciations sur Twitter  le plus souvent c’est «  Tu étais très belle dans ton émission », personne ne dit « Tu as très bien parlé », personne ne dit que vous avez posé de bonnes questions avec les bonnes remarques, les bonnes recherches, tout le monde dit « Tu es trop belle, tu es magnifique » et c’est tout.

Avez vous entendu parler de cet incident avec Chris Gayle pendant la Big Bash League ? Chris Gayle a du se retirer de la Big Bash League parce qu’il a dit « ne rougis pas bébé » pendant une interview. Donc c’était une sorte de harcèlement que nous prenons tous sérieusement et très personnellement. Nous voyons ce genre d’incidents lorsque nous traitons les matchs grand public. Beaucoup d’athlètes y sont présents et les hommes vous demandent votre numéro de téléphone et sont très amicaux, un peu dragueurs. Je pense que cela se passe partout dans le monde.

La première fois, dans mon expérience, je me suis rendu dans la chambre d’un journaliste, c’était le bureau média, et il n’y avait que des hommes j’étais la seule femme, donc pour aucune raison j’ai commencé a sentir ces ondes négatives. Et l’acceptation est un problème. Pour moi, il a fallu beaucoup de temps pour être accepté ou reconnue en tant que journaliste sportive en étant « la femme ».

Quel est votre message pour la Journée Mondiale de la Radio 2018 ?

Je suis très heureuse que vous souligniez cette problématique et j’ai toujours voulu parler de cela au Pakistan, du fait que chacun doit respecter les femmes. Dans le sport, si des femmes souhaitent traiter les sujets sportifs, vous devez les encourager partout dans le monde. Donc je pense que les femmes doivent être encouragées dans le domaine sportif, et je pense qu’on doit laisser les femmes faire leurs preuves dans le sport en tant que joueuses ou journalistes.

Contenu original produit par l'UNESCO